De l’Amour

Bonjour Pablo !

Revenons-y, revenons-y encore, revenons-y toujours. Car il n’y a que lui : l’amour. De la vie et de tout ce qu’il peut y avoir dedans qui nous remplit. De l’autre, bien sûr, qui nous remplit aussi. Est sensé nous remplir. Que nous remplissons. Sensément. 

« Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, dit Montaigne en évoquant Etienne de La Boétie dans ses Essais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » 

Quant à Victor Hugo, le plus grand drame de sa vie, fut sans doute de perdre sa fille, Léopoldine.

On sait peu qu’il pratiquait le spiritisme.

Lors d’un échange avec sa fille décédée, il lui demande :

    • Es-tu heureuse ? 
    • Oui, répond Léopoldine
  • Où es-tu ?
    • Lumière, répond-elle
  • Que me faut-il pour aller à toi ?
  • Aimer.

« Et je sais, dit Maria Casarès dans une lettre à Albert Camus, que si court soit-il, si menacé ou si fragile, il y a un bonheur prêt pour nous deux si nous étendons la main. Mais il faut étendre la main.

Ne me quitte pas, je n’imagine rien de pire que de te perdre. Qu’est-ce que je ferais maintenant sans ce visage où tout me bouleverse, cette voix et aussi ce corps contre moi ?

Toi et moi nous nous sommes jusqu’ici rencontrés et aimés dans la fièvre, l’impatience ou le péril. Je n’en regrette rien et les jours que je viens de vivre me semblent suffisants pour justifier une vie. » 

André Comte Sponville, dans son « Petit traité des grandes vertus », nous éclaire. Je m’en inspire beaucoup ici.

Dans « Le banquet », Platon, dit-il, met dans la bouche de Socrate, les mots d’une femme : Diotime.

Que dit-elle de l’amour ?

« Tout amour est amour de quelque chose, qu’il désire et qui lui manque. »

Aristophane n’a rien compris. 

Je cite Platon qui cite Aristophane :

« Quand un homme, qu’il soit attiré par les garçons ou par les femmes, rencontre celui-là même qui est sa moitié, c’est un prodige que les transports de tendresse, de confiance et d’amour dont ils sont saisis. Ils ne voudraient plus se séparer, ne fût-ce qu’un instant… [Chacun d’eux désire] se réunir et se fondre avec l’objet aimé, et ne plus faire qu’un au lieu de deux. » 

Selon Aristophane, jadis, nous étions un. Les mâles, qui deviendraient des homosexuels hommes, avaient deux sexes d’homme, les femelles, qui deviendraient des homosexuelles femmes, deux sexes de femmes, les androgynes, qui deviendraient des hétérosexuels, l’un et l’autre.

Comte Sponville poursuit :

« Forts et vaillants, ils tentèrent d’escalader le ciel pour combattre les dieux. Zeus, pour les punir, les coupa en deux. »

Fini la complétude, l’unité, le bonheur.

On le voit, « le mythe d’Aristophane donne raison au mythe de l’amour, à l’amour tel qu’on le parle, tel qu’on le rêve, tel qu’on y croit. Chacun, depuis, cherche sa moitié. »

Aristophane n’a rien compris. 

Comte-Sponville le tacle.

« L’amour n’est pas complétude mais incomplétude. Non fusion, mais quête. Non perfection comblée, mais pauvreté dévorante. L’amour est le désir et le désir est manque.

L’amour, écrit Platon, « aime ce dont il manque, et qu’il ne possède pas. »

De là la grande souffrance de l’amour, tant que le manque domine. Et la grande tristesse des couples, quand il ne domine plus… 

Au sujet du couple d’ailleurs, quelle plus atroce expression que celle de devoir conjugal ?

Manque comblé encore. Le devoir a succédé à la passion.

Iseult n’a pu rester amoureuse que grâce à cette épée qui la séparait de Tristan et du bonheur. Tristan et Iseult, dit Denis de Rougemont, ont besoin l’un de l’autre pour brûler, mais non de l’autre tel qu’il est ; et non de la présence de l’autre, mais bien de son absence. L’épée est salutaire.

Être amoureux, qu’est-ce d’autre que se faire un certain nombre d’illusions sur l’amour, sur soi-même ou sur la personne dont on est amoureux.

L’amour, s’il naît de la sexualité, comme le veut Freud, ne saurait s’y réduire. »

Peut-on aimer sans désirer. Sans doute. Peut-on désirer sans aimer. Sans doute.

« Mais l’amour ne se commande pas puisque c’est l’amour qui commande. » La séduction n’est pas un choix. L’amour non plus.

Que faire alors ? Comment s’y prendre ?

Si l’amour est feu, tard ou tôt, il s’éteindra. À moins que vous ne souffliez sur les braises, ce qui commande un effort.

Dans Humain, trop humain, Nietzsche nous dit : « Qu’est-ce que l’amour, sinon comprendre et se réjouir que quelqu’un d’autre vit, agit et sent d’une manière différente de la nôtre, et opposée à celle-ci ? Pour que l’amour unisse les contraires dans la joie, il ne faut pas qu’il les supprime et les nie. » 

Aimer l’autre, c’est l’aimer avec toute sa complexité. Avec ses excellences, ses beautés, ses failles. 

C’est beau les failles, chez un être humain, c’est par là que pénètre la lumière.

Mais sommes-nous assez lucides pour nous en apercevoir ? Pour l’accepter ? Mieux : embrasser ces failles, donc ces beautés, avec ferveur ?

Lucides ? « La lucidité, dit René Chars, est la blessure la plus proche du soleil. » Qui donc veut regarder le soleil en face ? Plutôt s’en détourner. Vérifier qu’une autre, qu’un autre, sera dénué de toute faille. Et elle ou il le sera. Le temps d’un soupir. D’une passion brûlante comme une feuille de papier dans l’âtre. Une fugacité. Un presque rien. Et quoi ? Nous allons donc voguer de feux éphémères en feux éphémères ? À défaut d’être lucides ?

S’aimer et vivre ensemble, risquer de combler le manque et subséquemment de tuer l’amour, commandera aussi de comprendre le mode d’emploi de l’autre, de s’y adapter du mieux que l’on peut. Qu’idéalement, la démarche soit réciproque.

Ne projetons pas nos désirs, nos fantasmes. Acceptons l’autre dans sa singularité et nourrissons-nous en. Grandissons de ces différences. 

Il faut aimer l’amour ou n’aimer rien, aimer l’amour ou se perdre.

Aimer à l’infinitif, avec un point. Car après l’amour, c’est définitif, il n’y a plus rien.

Mais la rupture guette. Le chagrin est tapi dans son ombre et n’attend que de s’emparer de vous, de vous anéantir, si vous êtes fragile, ou dupe, on non armé.

Il paraît que l’on se remet de tout. Peut-être. Mais, comme le dit Stanislaw Jerzy Lec, « Les blessures cicatrisent et les cicatrices continuent de grandir avec nous. » 

Des jours, des mois, des années parfois. Une vie toute entière.

Parmi les questions que vous vous posez alors, l’une d’elle retient l’attention : nous sommes-nous aimés de la même façon, avec la même fièvre, la même force, la même intention ?

Sûrement pas…

Alors, les vers de Jean-Jacques Goldman, dans son ultime album, « Chansons pour les pieds », reviennent, lancinants. Le titre : « Je voudrais vous revoir »

« Nous vivions du temps, de son air

Arrogants comme sont les amants

Nous avions l’orgueil ordinaire

Du nous deux, c’est différent

Tout nous semblait normal

Nos vies seraient un bal

Les jolies danses sont rares

On l’apprend plus tard… » 

 

Les jolies danses sont rares.

Les jolies danses sont rares.

 

Vivons intensément, les amis. Vivons intensément. Aimons intensément. Mourons intensément.

 

Bon Vol avec les Aigles.

 

 

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