Du Suicide

Bonjour Pablo !

Quand une amie, un ami, vous dit dans le blanc des yeux qu’elle ou il veut se suicider, vous êtes coi. En tout cas, je l’ai été.

Que répondre qui ne soit ni banal, ni trivial, ni creux.

Qu’elle ou il a le droit de faire ce qu’elle ou il veut de sa vie, son corps. Communication paradoxale ?

Qu’elle ou il a des enfants, qu’on ne fait pas ça à ses enfants. Ni à ses amis. En ajoutant : « Je suis là pour toi. »

Ou bien l’écouter. Seulement l’écouter. Tendre le plus possible vers l’empathie. 

Dans une interview sur une station concurrente, Étienne Daho a dit qu’il préférait être compris qu’être aimé. 

Alors : comprendre ?

Je ne suis pas sûr d’avoir eu le bon réflexe.

Aussi, en espérant que cette Minute inspire chacune, chacun, c’est à cette amie ou cet ami que je la dédie. Si toutefois elle ou il l’écoute. Avec le recul, la distance, mes mots peut-être seront plus justes. J’écris cela du bout des doigts car quand l’idée du suicide vous est chevillée au corps et à l’âme, elle s’y accroche comme une moule à un rocher. Plus rien d’autre ne compte. Il n’y a plus d’autre horizon. La mouche se cogne aux parois de verre. Dès qu’elle aura compris qu’elle peut s’échapper d’où elle est venue, par le haut, elle fuira. Nous provenons du néant. Nous y retournons. Le chemin de la provenance est aussi celui du départ, comme un retour. J’étais – si je puis dire – non-être, je le redeviens.

Qu’est-ce qui peut donc alimenter la pensée du suicide ?

Pascal offre une réponse.

Pascal pense que même celui qui se suicide, cherche le bonheur. Je le cite : « Tous les hommes cherchent le bonheur, même ceux qui vont se pendre. »

Pour Camus, « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Il poursuit : « Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »

Camus est un philosophe de l’absurde. Or, dans un monde absurde, où rien n’est utile et rien n’a de sens, on ne peut que s’interroger sur l’intérêt de rester en vie.

Emil Cioran, penseur roumain, a écrit de nombreux livres autour de la vie et de son aberration, de la mort. Il m’a poursuivi longtemps. Les titres de ses essais sont redoutables : « De l’inconvénient d’être né », « Précis de décomposition », « Sur les cimes du désespoir ». Dans « De l’inconvénient d’être né », l’un de ses aphorismes m’a particulièrement marqué : « Avoir commis tous les crimes, hormis celui d’être père. »

Mais revenons à Camus, dont le livre, « Le mythe de Sisyphe », m’a proprement bouleversé.

Sisyphe a été condamné par les dieux à pousser un rocher tout en haut d’une montagne. Mais le rocher retombe. Sisyphe redescend et le remonte. Indéfiniment. 

« C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse, écrit Camus. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin ». 

Éloignons-nous de Sisyphe. Ou plutôt, offrons-lui une option nouvelle : le point de bascule.

Le point de bascule, c’est quand vous franchissez une étape. L’eau ne bouillait pas. Elle ne lassait pas de ne pas bouillir. Vous étiez au bord de renoncer à vos tagliatelles carbonara. Au bord d’abandonner. « Il n’y a pas d’échec, m’a un jour dit un homme rencontré fortuitement à la terrasse d’un café, à Liège. Il n’y a que des abandons. »

Imaginons donc Sisyphe, galvanisé par « notre » point de bascule. Et s’il poussait son rocher quelques mètres de plus ? Juste quelques mètres. Rien qu’un effort de plus. 

Et si, de l’autre côté du point culminant de la montagne, la vie était plus douce, plus légère, plus harmonieuse.

Nous savons bien sûr que ce n’est pas le cas.

Que l’absurde perdurera.

En revanche, mon regard sur lui, de l’autre côté de la montagne, peut changer. L’absurde n’est absurde que parce que je le qualifie comme tel.

À l’échelle de l’univers, une vie d’homme est à peine un claquement de doigts. Une furtivité. Pas même un souffle.

Est-ce que ça ne vaut pas le coup d’aller fureter de l’autre côté de la montagne ? Qu’avons-nous à y perdre ? Un claquement de doigts. Un zeste d’existence.

Se suicider. Fort bien. Mais n’est-ce pas toujours déjà trop tard ? Je suis entré dans un musée. Il me reste une allée à explorer. Jusqu’à présent, je me suis ennuyé. Vais-je pour autant rebrousser chemin ? Et si l’ultime allée était un ravissement ? 

Se suicider. Pourquoi pas ? Mais un instant, un seul, qui vous enivre, suffit à justifier des années à pousser un rocher. Demandez donc à Sisyphe. Je gage qu’il serait d’accord avec moi.

Bon Vol avec les Aigles !

 

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